7 juin 2009

BILLIE HOLIDAY, LA PLUS GRANDE CHANTEUSE DE TOUS LES TEMPS.

"Well, I fell in love with Billie the first time I saw a picture of her, so that begins it"-Sonny Rollins


New York, 1933. John Hammond, découvreur de talents à l'aube d'une grande carrière, se rend au Monette Moore's Supper Club, un speakeasy situé West 133rd Street à Harlem , où il a rendez-vous avec la propriétaire. Sur la scène se produit une jeune fille qui captive immédiatement son attention. Elle a 17 ans, est un peu gironde, ravissante et se fait appeler Billie Holiday. Le monde ne le sait pas encore mais c'est la plus grande chanteuse de tous les temps.


Eleanora Fagan Gough à l'âge de 2 ans. Serait-ce un gardénia qu'elle porte dans les cheveux ?


C'est le 7 avril 1915 à Philadelphie, en Pennsylvanie, que nait Eleanora Fagan Gough. Ses parents, Clarence Holiday et Sadie Fagan, respectivement 16 et 18 ans ne sont pas mariés. Clarence ne reconnaitra jamais sa progéniture et abandonne très vite l'enfant et sa mère pour parcourir les routes au sein de divers orchestres de jazz dans lesquels il joue de la guitare et du banjo (adulte, dirigeant ses propres orchestres, elle le croisera par hasard dans une rue de New York mais ne fera jamais appel à ses services). Eleanora passe son enfance à Baltimore, dans le Maryland. Sa vie devient très vite un enfer et ses démons l'accompagneront tout au long de son existence. Je n'entrerai pas dans les détails, on peut les trouver dans quasiment toutes les biographies de la chanteuse.

En 1927, elle emménage avec sa mère d'abord dans le New Jersey puis, peu de temps après, à Brooklyn, New York. On ne peut pas dire que les choses s'améliorent pour elle. Mais à New York, elle commence à fréquenter les clubs de Jazz et c'est vraisemblablement en 1930 ou 1931 qu'elle fait ses premiers pas sur scène. Elle se rebaptise Billie Holiday, empruntant le nom de son géniteur et le prénom de Billie Dove, une actrice que sa mère adore.


"I got my manner from Bessie Smith and Louis Armstrong, honey. Wanted her feeling and Louis' style."-Billie Holiday


En 1933, donc, à Harlem, John Hammond est conquis par la prestation que livre Billie Holiday sur la scène du Monette's. Ce qui l'interpelle, c'est l'incroyable liberté que prend la chanteuse avec les paroles et la mélodie des chansons qu'elle interprète. Nous sommes encore à l'ère de la toute-puissance des éditeurs, qui règnent en maîtres sur le monde de la musique. Avant elle, seules Bessie Smith et Ma Rainey, deux chanteuses de Blues, avaient su donner l'impression de vivre ce qu'elles chantaient. Les autres interprètes se contentaient de suivre la mélodie écrite par les compositeurs et ne changeaient pas le texte d'une virgule.

Fin 1933, Hammond persuade Benny Goodman d'engager Billie pour une session d'enregistrement. Sous le nom de Benny Goodman & His Orchestra parait donc un premier 78 tours. Le label ne mentionne pas Billie mais seulement "with vocal chorus". Les deux titres sont "Your Mother's Son-In-Law" (voilà une démonstration du poids des éditeurs : elle chante, bien sûr, "MY mother's son-in-law" mais le disque est publié sous son titre original) et "Riffin' The Scotch". D'après les spécialistes, dont je ne suis pas, il s'agit d'un bien piètre répertoire, que l'on appelle Tin Pan Alley, le seul accessible aux petits groupes obscurs et aux parfaits inconnus, les éditeurs réservant le haut de leurs paniers aux orchestres confirmés et aux chanteurs blancs populaires. Mais comme à son habitude, Billie s'approprie les chansons. Son nom commence à circuler. Pourtant, elle n'enregistrera rien d'autre pendant un an et demi.

Toujours en 33, Teddy Wilson débarque à New York où il fait grande impression et est signé par Brunswick, label d'American Record Corporation, qui détient également Vocalion et Columbia, consacré à ce que l'ont appelle encore les "race records", pour donner un nouveau souffle à un répertoire poussiéreux et, toujours de l'avis des spécialistes, sans grand intérêt. L'Amérique souffre encore de la dépression, les disques se vendent peu mais l'industrie du juke-box est florissante.

New York, aout 1935, derrière l'Appolo Theater, avec, de gauche à droite, Ben Webster, "Shoebrush" (portant une guitare), Johnny Russell et Roger "Ram" Ramirez (au premier plan). 1935 est-elle l'année la plus heureuse qu'ait connu Billie ?


Début 1935, Billie se produit sur la scène du fameux Apollo Theater, une salle de Harlem. Ralph Cooper, un disc jockey chargé de la présenter au public décrit les choses ainsi : "C'est pas du Blues. Je ne sais pas ce que c'est mais vous devez entendre ça !".

En juin elle retrouve le chemin des studios, accompagnée par l'orchestre de Teddy Wilson. Ce sont des sessions à petits budgets : six ou sept musiciens, pas d'arrangements et une quasi-inconnue au micro. Wilson n'est guère enthousiasmé par l'idée. Il voit en Billie un phénomène passager. Cette fille chante avec la liberté mélodique de la trompette Armstrong. Mignon. Et après ?

Il va rapidement changer d'avis tant les sessions qui vont suivre seront d'une étonnante vivacité et d'un swing incroyable.




Car Billie, soutenue par des musiciens décidés à donner le meilleur d'eux-mêmes va faire œuvre d'alchimiste en transformant le plomb (le Tin Pan Alley auquel elle est, à quelques exceptions près, toujours cantonnée) en or.

Des quinze morceaux que produiront les premières sessions avec Wilson et son orchestre, trois deviendront partie intégrante du répertoire de Billie : "I Wished On The Moon", "What A Little Moonlight Can Do" et, dans une moindre mesure, "Miss Brown To You".

Là encore, les spécialistes soutiennent que ces chansons enregistrées dans la deuxième moitié de l'année 1935 sont tirées d'un répertoire de seconde zone, exception faite de "Wished On The Moon" mais tous ou presque s'accordent à saluer le jeu des musiciens et l'incroyable prestation de Billie au micro. Je me garderais d'émettre un avis sur la qualité des compositions. Mais j'ai toutefois le sentiment que les maigres budgets alloués à ces sessions auront poussé l'orchestre à donner le meilleur de lui-même, comme animé par la volonté d'en découdre avec ce répertoire pour en tirer le meilleur. Et il faudrait être sourd pour ne pas entendre que Billie vit véritablement ce qu'elle interprète, à tel point que, selon Hammond, il est parfois difficile d'obtenir des chansons pour elle du fait des libertés qu'elle s'octroie avec les paroles et la mélodie.

Les choses vont prendre un nouveau tournant à l'été 1936.

'Taint what you do, it's the way that you do it.


Billie accède enfin à un répertoire de qualité. En juin, elle fait de "These Foolish Things" un classique et donne une nouvelle vie à "I Cried For You", chanson à succès des années 20. Elle enregistre également "It's Like Reaching For The Moon", jusqu'à lors oublié de tous, l'empreignant d'une certaine mélancolie jusqu'à ce qu'elle prononce "you'll surrender soon" dans un sourire. Écoutez donc et vous verrez qu'on entend ce sourire.

Arrivent 1937 et Lester Young au saxophone ténor. Bien que de 6 ans l'ainé de Billie, Lester n'a que peu fréquenté les studios d'enregistrement. La première session qui les réunit produit quatre chansons dont "I Must Have That Man" et "This Year's Kisses" et scelle un lien de profonde amitié entre les deux artistes. Elle le surnomme "Pres" car selon elle, il est au saxophone ce que le président Rooselvet est au pays. Il la baptise "Lady Day", un titre qu'elle arborera avec fierté jusqu'à sa mort. Il enregistreront plusieurs sessions ensemble jusqu'en 1941. Puis leurs routes se sépareront, chacun étant victime de ses démons. Ils se recroiseront néanmoins à quelques reprises sur plusieurs scènes. Lester mourra 2 ans avant Billie. La veuve de Young interdira à la Dame au gardénia de chanter aux funérailles d'icelui.

Les sessions continuent de s'enchainer et Billie de faire des merveilles au chant. Il n'y a qu'à écouter "Moanin' Low", "Mean To Me" ou "Easy Living" pour s'en convaincre. Elle ne fait pas l'unanimité parmi les propriétaires de clubs, les éditeurs ou les musiciens avec qui elle tourne mais n'en a cure. Et voici un exemple qui démontre bien sa farouche indépendance. Après 4 jours passés à l'affiche du Famous Doors, un club sur 52nd Street, elle décide de ne plus honorer ses engagements car il lui demandé de ne pas sympathiser avec les clients blancs.



Billie est désormais une véritable diva du Jazz. Entre 1937 et 1939 paraissent autant de 78 tours portant le nom de Teddy Wilson que le sien. Après la session du 30 janvier 1939, toujours avec Wilson et son orchestre, elle n'enregistrera plus que sous son propre nom.

Elle devient une star.

En 39, Allen Lewis lui soumet ce qui est peut-être la chanson la plus connue de son répertoire : "Strange Fruit". Cette composition à la mélodie crépusculaire détonne dans le répertoire de Billie intégralement composé de chanson d'amour. "Strange Fruit" évoque en effet le lynchage. Hammond ne désire pas enregistrer le morceau (pas à cause de son contenu politique mais plutôt du fait de son imagerie morbide) pour Brunswick mais accorde à la chanteuse la possibilité de le faire pour un autre label et c'est Commodore, le label Milt Gabler, qui éditera le disque. S'ensuivront en 1944 trois autres sessions pour ce label dont chaque face gravée est une pure merveille : "Fine & Mellow", "I Gotta Right To Sing The Blues", "Lover, Come Back To Me", "Billie's Blues", pour ne citer que celles-ci.

Toujours en 39, elle tourne avec l'orchestre de Count Basie et celui d'Artie Shaw, tous deux très renommés, qu'elle quitte sans la moindre hésitation. Le premier parce que Basie voulait qu'elle chante davantage comme Bessie Smith. Le second pour racisme (à l'hôtel Lincoln de New York, on lui refuse l'accès aux ascenseurs en lui indiquant le monte-charge et une marque de cigarettes s'oppose à une prestation télévisée avec l'orchestre de Shaw, composé exclusivement de Blancs. Notez qu'on est loin du Sud des États-Unis, pourtant.).

Elle continue d'enregistrer pour Columbia jusqu'en 1942 et connait encore un grand succés avec un de ses classiques : "God Bless The Child".


En 1944, Milt Gabler la signe chez Decca, label pour lequel il travaille comme directeur artistique. Elle y connait son troisième plus gros succés avec "Lover Man", chanson spécialement écrite pour elle. Elle enregistre pour le label jusqu'à la fin des années 40 et revisite certaines chansons de son répertoire.

Il devient difficile pour moi de détailler cette partie de la carrière de Lady Day. Je suis en effet moins sensible aux orchestrations qui accompagnent la chanteuse. Elle est soutenue par de grands orchestres avec cordes et les productions sont très léchées. Le swing est bien loin.

Et Eleanora est là, tapie dans dans l'ombre et travaille méthodiquement à son auto-destruction. Les démons se font de plus en plus présents. Les ennuis de toutes sortes s'accumulent.

Alors je vais être plus bref.

Après Decca, elle enregistre successivement pour les labels Clef et Verve. Sa voix ne resiste pas aux abus. Sur "Lady In Satin", un album produit par Columbia, elle semble n'être plus que l'ombre d'elle-même. Et la production ultra-léchée de Ray Ellis ne lui rend pas justice.

Un an auparavant, elle apparait dans "The Sound Of Jazz", une émission télé de CBS, où elle retrouve Ben Webster et Lester Young pour interpréter "Fine & Mellow". C'est un moment très émouvant comme vous pourrez le constater en regardant la vidéo :





Eleanora Fagan Gough s'éteint le 17 juillet 1959 (ça fera donc 50 ans le mois prochain), dans des circonstances tragiques, à l'âge de 44 ans.

Billie Holiday est, quant à elle, éternelle.


Discographie :

J'ai essentiellement évoqué les années Columbia de Billie Holiday qui courent de 1933 à 1944. On peut trouver un coffret long box de 4 CD : "Lady Day : The Master Takes And Singles"-Columbia Legacy. Le repiquage de 78 tours est un véritable travail d'orfèvre. Nul doute que je vous recommande vivement d'en faire l'achat. Vous pouvez goûter en cliquant ici
pour vous en convaincre.

Tout aussi essentiel : "The Commodore Master Takes" avec, notamment, "Strange Fruit". En écoute ici.

Mais également : "The Complete Decca Recordings", "The Complete Billie Holiday On Verve" et "Lady In Satin".

Tout ça mis ensemble forme l'intégralité des enregistrements de celle qui aura changé l'histoire de la musique en la marquant à jamais de son empreinte.

Philippe pour Arkham.

3 commentaires:

danino a dit…

Bravo.

Eve a dit…

Merci pour ce post et pour les liens :-D

Ben a dit…

Merci pour ce beau post :D
Ben, le petit